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Algèbre linéaire et géométrie vectorielle

Section A.1 Preuves par récurrence

On étudie ici la technique de preuve par récurrence. Il s’agit d’une technique très générale s’appliquant à de nombreux domaines des mathématiques, non seulement à l’algèbre linéaire.
Un exemple simple pour commencer.

Exemple A.1.1.

Vérifier que pour \(n=0,1,2,3, 4\) on a que l’entier \(2^{2n}-1\) est un multiple de \(3\text{.}\)
Solution.
En effet, on calcule directement:
  • Si \(n=0\text{,}\) alors \(2^{2n}-1 = 2^0 -1 = 0 = 3\times 0\text{;}\)
  • Si \(n=1\text{,}\) alors \(2^{2n}-1 = 2^2 -1 = 3 = 3\times 1\text{;}\)
  • Si \(n=2\text{,}\) alors \(2^{2n}-1 = 2^4 -1 = 15 = 3\times 5\text{;}\)
  • Si \(n=3\text{,}\) alors \(2^{2n}-1 = 2^6 -1 = 63\) qui est divisible par \(3\) car la somme de ses chiffres est \(6+3 = 9\) est elle-même un multiple de \(3\text{;}\)
  • Si \(n=4\text{,}\) alors \(2^{2n}-1 = 2^8 -1 = 255\) qui est divisible par \(3\) car la somme de ses chiffres est \(2+5+5 = 12\) est elle-même un multiple de \(3\text{.}\)
À la lumière de ces calculs on peut être tentés de penser que peu importe la valeur du naturel \(n\text{,}\) l’entier \(2^{2n}-1\) est toujours un multiple de \(3\text{.}\) C’est en effet le cas, comme on le verra sous peu. Afin d’en donner une preuve, on utilise le principe de preuve par récurrence.
Ce principe sert à démontrer des énoncés de la forme suivante:
\begin{equation*} \text{ Pour tout entier } n\geqslant n_0, \text{ la propriété } P(n) \text{ est vraie.} \end{equation*}
Ici \(n_0\) est un naturel fixé et \(P(n)\) est une affirmation au sujet de \(n\text{.}\) Les preuves par récurrence reposent sur le théorème suivant.

Démonstration.

On suppose que les conditions (a) et (b) sont remplies. On veut montrer que \(P(n)\) est vraie pour tout entier \(n \geqslant n_0\text{.}\) On procède par l’absurde, en supposant que l’ensemble
\begin{equation*} \mathcal{E} = \{ n \in \N \mid \geqslant n_0 \mid P(n) \text{ est fausse} \} \end{equation*}
est non vide. Cet ensemble contient un plus petit élément \(m_0\geqslant n_0\) dans \(\mathcal{E}\text{.}\) En particulier, \(P(m_0)\) est fausse. Par la condition (a), on sait que \(m_0 \neq n_0\text{.}\) Donc \(m_0 \gt n_0\) et ainsi \(m_0 - 1 \geqslant n_0\text{.}\) Par la minimalité de \(m_0\text{,}\) la propriété \(P(m_0 - 1)\) est vraie. Par la condition (b), cela implique que la propriété \(P((m_0 - 1) + 1) = P(m_0)\) est aussi vraie, ce qui contredit notre supposition que \(P(m_0)\) est fausse. On conclut que notre supposition initiale est fausse et donc que la propriété \(P(n)\) est vraie pour tout entier \(n \geqslant n_0\text{.}\)
Les images ci-bas illustrent une façon usuelle d’expliquer le principe de récurrence. Imaginez que vous placez des dominos, une infinité de dominos, debout les uns à la suite des autres, le premier étant numéroté par \(n_0\) (figure de gauche).
Figure A.1.3. Figure tirée d’OpenClipArt.
(for accessibility)
(for accessibility)
Le principe de récurrence dit que si le premier domino tombe (\(P(N_0)\) est vraie) et les dominos sont placés de sorte à ce que quand l’un d’eux tombe, le suivant tombe aussi (\(P(k)\) vraie entraîne \(P(k+1)\) vraie) alors tous les dominos tomberont (figure de droite).

Remarque A.1.4. Un schéma à retenir.

\(P(n)\)
  1. Cas de base: on vérifie que la propriété \(P(n_0)\) est vraie pour une valeur initiale \(n_0\) de \(n\text{.}\) Souvent, cette valeur initiale sera \(n_0 = 0\) ou \(n_0 = 1\text{.}\)
  2. Pas de récurrence: on démontre que lorsque \(P(k)\) est vraie pour un certain entier \(k \geqslant n_0\text{,}\) alors \(P(k+1)\) est aussi vraie.

Exemple A.1.5.

Montrer que pour tout naturel \(n\text{,}\) l’entier \(2^{2n}-1\) est un multiple de \(3\text{.}\)
Solution.
On pose \(P(n) : 2^{2n} - 1\) est un multiple de \(3\text{.}\)
  1. Cas de base: On a déjà vérifié dans l’exemple précédent que \(P(0)\) est vraie car \(2^{2\cdot 0} - 1 = 0\) est un multiple de \(3\text{.}\)
  2. Pas de récurrence: On suppose que pour un certain entier \(k \geqslant 0\text{,}\) la propriété \(P(k)\) est vraie. C’est-à-dire qu’il existe un entier \(a\) tel que \(2^{2k} - 1 = 3a\text{.}\) On veut montrer que la propriété \(P(k+1)\) est aussi vraie. On calcule alors
    \begin{align*} 2^{2(k+1)} - 1 \amp= 2^2 \cdot 2^{2k} -1 =4\cdot 2^{2k} -1 \\ \amp = 4\cdot (2^{2k}-1 +1) -1 \\ \amp = 4 (3a + 1) -1\\ \amp = 12a +4-1\\ \amp = 12a +3 \\ \amp = 3(4a+1) \end{align*}
Il suit du premier principe de récurrence que l’énoncé \(P(n)\) est vrai pour tout naturel \(n\text{.}\)

Exemple A.1.6.

Montrer que pour tout naturel \(n\text{,}\) la somme des \(n\) premiers nombres impairs est \(n^2, \) c’est-à-dire montrer que
\begin{equation*} \sum_{j=0}^n (2j-1) = n^2 \end{equation*}
Solution.
On pose pour un naturel \(n\text{,}\) donné \(P(n) : \sum_{j=0}^n (2j-1) = n^2\text{.}\) On va montrer par récurrence que \(P(n)\) est vraie pour tout naturel \(n\text{.}\)
  1. Cas de base Pour \(n=1\text{,}\) le terme de gauche est \(2\cdot 1 -1 = 1\) et le terme de droite est \(1^2 = 1\text{.}\) Donc \(P(1)\) est vraie.
  2. Pas de récurrence: On suppose que pour un certain naturel \(k \geqslant 1\text{,}\) la propriété \(P(k)\) est vraie, c’est-à-dire que
    \begin{equation*} \sum_{j=0}^k (2j-1) = k^2. \end{equation*}
    On veut montrer que la propriété \(P(k+1)\) est également vraie. On calcule alors:
    \begin{align*} \sum_{j=0}^{k+1} (2j-1) \amp= \left(\sum_{j=0}^k (2j-1)\right) + (2(k+1)-1) \\ \amp = k^2 + 2k + 1 \\ \amp = (k+1)^2 \end{align*}
Il suit du premier principe de récurrence que l’énoncé \(P(n)\) est vrai pour tout naturel \(n\text{.}\)
Voyons maintenant un exemple venant du cours de calcul différentiel.

Exemple A.1.7.

Montrer que pour tout naturel \(n\text{,}\) la dérivée de la fonction \(f(x) = x^n\) est \(f'(x) = n x^{n-1}\text{.}\)
Solution.
On pose, pour un naturel \(n \geqslant 1\) donné \(P(n) : \text{ si } f(x) = x^n, \text{ alors } f'(x) = n x^{n-1}\text{.}\) On va montrer par récurrence que \(P(n)\) est vraie pour tout naturel \(n\text{.}\)
  1. Cas de base: pour \(n=1\text{,}\) on a \(f(x) = x\) et donc \(f'(x) = 1 = 1 \cdot x^{1-1}\text{.}\) Donc \(P(1)\) est vraie.
  2. Pas de récurrence: On suppose que pour un certain naturel \(k \geqslant 1\text{,}\) la propriété \(P(k)\) est vraie, c’est-à-dire que si \(f(x) = x^k\text{,}\) alors \(f'(x) = k x^{k-1}\text{.}\) On veut montrer que la propriété \(P(k+1)\) est également vraie. On considère la fonction \(g(x) = x^{k+1} = x \cdot x^k = g_1(x) \cdot g_2(x)\text{.}\) En utilisant la règle du produit pour la dérivation, on obtient :
    \begin{align*} g(x)' \amp = g'_1(x)g_2(x) + g_1(x)g_2'(x) \\ \amp = 1 \cdot x^k + x \cdot (k x^{k-1}) \\ \amp = x^k + k x^k \\ \amp = (k+1) x^k \end{align*}
Il suit du premier principe de récurrence que l’énoncé \(P(n)\) est vrai pour tout naturel \(n\text{.}\)